Conflits militaires et changements socioéconomiques à une époque de déclin économique: Première partie
Allocution présentée en anglais à la International Conference on Sustainability, Transition and Culture Change, Novembre 16, 2012, par Richard Heinberg (traduction adaptation Pierre Bigras)
Les intervenants à cette conférence et, je suppose aussi, la plupart des participants partagent largement une certaine vision du monde. Il est probablement juste de dire que, en tant que groupe, nous voyons l’épuisement des ressources, le chaos financier, et les catastrophes environnementales (principalement liés au changement climatique) comme autant d’imminentes tempêtes convergentes vers notre civilisation industrielle. Nous avons également tendance à penser que le niveau sans précédent de complexité de notre société contemporaine est relié aux subventions accordées à l’industrie historiquement récente des combustibles fossiles et aussi, dans une certaine mesure, à l’innovation sauvage dans le domaine financier. Ainsi, étant donné que la qualité et la quantité de nos sources d’énergie fossile diminueront inévitablement, et alors que les créances s’évaporent au fur et à mesure que le processus de désendettement lié à la plus grande bulle spéculative de l’Histoire se poursuit, une simplification et une décentralisation de nos systèmes sociétaux deviennent inévitables.
Quelles sont les implications sociales de tout cela? Est-ce que les guerres et les révolutions éclateront avec une fréquence toujours plus grande? Est-ce que la démocratie prospèrera, ou est-ce que les masses traumatisées se retrouveront à la merci de tyrans? Est-ce que les Etats-nations survivront, ou se déliteront-ils? Est-ce que des seigneurs de guerre régionaux règneront sur les survivants appauvris et réduits en esclaves? Où est-ce que des réseaux alimentaires locaux et des mouvements sociaux du type « Occupy » (ou des carrés rouges au Québec) réussiront-ils à transformer positivement la société de fond en comble?
Je ne prétends pas avoir une boule de cristal fonctionnelle. Mais l’étude des tendances actuelles, et leur rapprochement avec des analogies historiques peuvent nous aider à mieux comprendre les possibilités qui s’offrent à nous, et nous aider à en tirer le meilleur parti.
Le paysage 21e siècle sera conflictuel
En ce qui concerne notre avenir, quatre principaux moteurs de conflit sont facilement apparents. Il se peut qu’il y en ait d’autres qui se cachent dans les coulisses.
Première il existe une possibilité croissante de conflits entre les riches et les pauvres, c’est-à-dire entre ceux qui ont bénéficié de la période de plus forte croissance économique de l’histoire, d’une part, et d’autre part ceux qui ont fourni leur main-d’œuvre, qui ont été mis à l’écart, ou qui ont été tout simplement éliminé du portrait dans des opérations de confiscation de ressources naturelles.
Le sous-produit de la croissance économique c’est l’inégalité. Non seulement les industriels approprient-ils la plus-value du travail, comme Marx l’a souligné, mais les banquiers accumulent de la richesse grâce aux intérêts versés par les emprunteurs. Nous voyons émergés en temps réel devant nos yeux les inégalités générées par la croissance économique Chinoise, où près de 600 millions de personnes sont sortis de la pauvreté au cours des trente dernières années, grâce à une croissance économique annuelle de neuf pour cent, mais les inégalités économiques en Chine dépassent ce qu’on connaît aux États-Unis et même en Europe de l’Est.
Tout comme la croissance économique produit des gagnants et des perdants au niveau national, ainsi en va-t-il du niveau d’inégalité entre les nations qui grandit au fur et à mesure que l’économie mondiale se développe. Aujourd’hui, l’écart entre le revenu moyen des pays les plus riches et les plus pauvres est plus élevé que jamais.
Les principales forces qui jouent contre les inégalités générées par la croissance économique se résument aux dépenses publiques consacrées aux programmes sociaux de toutes sortes, et aux projets d’aide internationale.
Avec l’arrêt de la croissance économique, ceux qui en ont bénéficié le plus on non seulement la la volonté de maintenir leur avantage, mais aussi les moyens pour le faire. Ce qui signifie que dans une économie en contraction, ceux qui sont les plus pauvres ont tendance à perdre le plus. Il ya des exceptions, bien sûr. Les Milliardaires peuvent en théorie faire faillite en quelques heures ou même quelques secondes à la suite d’un krach boursier. Mais à l’ère des banques et des sociétés «trop grosses pour faire faillite », les gouvernements fournissent un filet de sécurité autant pour les riches et les pauvres.
Des inégalités importantes et croissantes sont généralement supportables en période de prospérité, car les gens au bas de la pyramide des richesses sont encouragés par la perspective de son expansion généralisée. Une fois que la croissance cesse et que l’on glisse vers le bas, l’inégalité devient socialement insoutenable. La baisse des attentes provoque des troubles sociaux, et la misère absolue (au sens d’une privation alimentaire) se traduit souvent par une révolution.
Nous avons vu beaucoup d’exemples de ces tendances dans les deux dernières années en Grèce, en Irlande, en Espagne, aux États-Unis et au Moyen-Orient.
Dans de nombreux pays, y compris aux États-Unis, les efforts du gouvernement pour prévenir ou parer aux soulèvements semblent prendre la forme d’une criminalisation de la dissidence, de la militarisation de la police, et d’une expansion massive de la surveillance qui fait appel à de nouvelles technologies d’espionnage électronique. Dans le même temps, les agences de renseignement sont désormais en mesure d’utiliser la mise à jour des recherches sociologiques et psychologiques pour infiltrer, coopter, détourner et manipuler des mouvements populaires qui cherchent à obtenir une meilleure redistribution de la richesse économique.
Cependant, ces efforts dans le domaine militaire, policier, des relations publiques et dans celui des activités de renseignement nécessitent un financement massif en parallèle à ceux requis pour maintenir les infrastructures des réseaux de distribution électrique, de carburant et de transport. En outre, l’efficacité de ces stratégies est limitée lorsque l’économie souffre d’une récession trop intense, généralisée ou prolongée.
Une deuxième source de conflit trouve sa source dans l’augmentation de la concurrence pour l’accès aux ressources comme le pétrole, l’eau et les minéraux qui se font rares. Parmi les pays les plus riches, le pétrole est plus susceptible de faire l’objet d’une lutte intense, puisqu’il est essentiel pour les transports et le commerce qui en dépend. La course pour le pétrole a commencé au début du 20e siècle et a façonné la politique et la géopolitique du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, et maintenant cette course au pétrole est en pleine expansion en direction de l’océan Arctique et des gisements en mer profonde, comme ceux de la mer de Chine méridionale.
Les conflits pour le contrôle des ressources ne se sont pas limités aux pays, mais peuvent aussi naître au sein de sociétés, comme en témoignent les insurrections en cours dans le delta du Niger, où les revenus pétroliers alimentent la corruption politique, alors que les forages causent des ravages environnementaux qui affectent principalement l’ethnie Ogoni; on peut constater ce même phénomène de lutte politique dans les régions des États-Unis où on pratique la « fracturation » pour libérer le gaz naturel emprisonné dans les shales, et où les impacts écologiques mettent de plus en plus à rude épreuve le tissu social. Les gens bénéficiant des rentes liées aux forages ne parlent plus à leurs voisins qui eux se débattent avec des problèmes liés à la pollution de la nappe phréatique, un paysage ravagé, et le vacarme de milliers de camions transportant de l’équipement, de l’eau et des produits chimiques. À terme cependant, les villes champignons se transforment en villes fantômes, et presque tout le monde y perd.
Troisièmement, les changements climatiques, et d’autres formes de dégradation écologique sont susceptibles d’engendrer des conflits pour l’accès à des lieux de refuge en cas de catastrophes naturelles. Les agences responsables – y compris l’Institut universitaire des Nations Unies pour l’Environnement et la Sécurité Humaine, soulignent qu’il y a déjà 12 millions de réfugiés environnementaux dans le monde, et que ce nombre va augmenter en flèche à cause des phénomènes météorologiques extrêmes dont la fréquence et de la gravité augmentent sans cesse. En règle générale, lorsque le mauvais temps frappe, les gens quittent leurs maisons seulement en dernier recours, dans le pire des cas ils n’ont pas d’autre option. Comme l’Amérique l’a appris pendant le Dust Bowl des années 1930, alors que des centaines de milliers de personnes ont été déplacées de leurs fermes dans les Prairies, les changements démographiques rapides reliés à cette migration forcée peuvent créer des contraintes économiques et sociales, notamment une compétition effrénée pour des emplois, des terres et des ressources qui se sont faits rares, le tout menant directement à la discrimination et parfois à la violence.
Où peuvent aller les réfugiés dans un monde déjà plein? Des économies en expansion sont généralement en mesure d’absorber les immigrants et les gouvernements peuvent même encourager l’immigration dans le but de maintenir des salaires plus bas. Mais lorsque la croissance économique cesse, les immigrants sont souvent perçus comme des voleurs d’emplois par la population locale.
Dans ce cas également, les conflits peuvent surgir tant à l’interne qu’entre pays. Les pays insulaires au relief bas risquent de disparaître complètement et les migrations transfrontalières liées au climat augmenteront considérablement. Les habitants des communautés côtières se déplaceront vers l’intérieur des terres. Les agriculteurs des zones en proie à la sécheresse chronique prendront leur bâton de pèlerin. Mais est-ce que toutes ces personnes peuvent être absorbées dans les bidonvilles des mégapoles tentaculaires de la planète? Ou, est-ce qu’une partie de ces villes verront elles-mêmes un exode de leur population à cause de leur incapacité à maintenir en état leurs infrastructures vitales?
Finalement, les changements climatiques, la pénurie d’eau potable, les prix élevés du pétrole, l’accès au crédit qui se raréfiera, le plafonnement de la productivité agricole et la diminution des surfaces emblavées se conjugueront pour créer les conditions d’une crise alimentaire historique, qui affectera les pauvres en premier et avec davantage de force. Des prix alimentaires élevés sont source d’instabilité sociale, que ce soit en France au 18e siècle ou en Égypte au 21e siècle. Alors que les prix élevés actuels sont encore appelés à augmenter, l’instabilité sociale pourrait se propager, débouchant sur des manifestations, des émeutes, des insurrections et des révolutions.
En résumé, les conflits des prochaines décennies seront reliés aux quatre facteurs de l’argent, de l’énergie, de l’accès à la terre et à la nourriture. Ces sources de conflits se chevauchent de diverses manières. Bien que les inégalités économiques ne seront pas, en soit à l’origine de tous les conflits (on peut avancer que la croissance démographique est une cause profonde, mais souvent passée sous silence, de conflits), les inégalités semblent néanmoins destinées à jouer un rôle dans la plupart des conflits futurs, peut importe que le déclencheur immédiat soit une météo extrême, le prix élevé des denrées alimentaires, ou des pénuries d’énergie.
Cela ne veut pas dire que d’autres sources de conflit au-delà de l’argent, de l’énergie, la terre, et la nourriture sont à exclurent. La religion fournira sans doute la bannière autour de laquelle on se ralliera dans bien des cas. Mais, comme ce fut souvent le cas par le passé, ce sera probablement une cause secondaire plutôt que primaire de discorde.
Guerre et paix dans une économie en décroissance
Est-ce qu’une augmentation des conflits conduira à l’expansion de la violence?
Pas si le neuropsychologue Stephen Pinker a raison. Dans un ouvrage volumineux et largement acclamé, intitulé The Better Angels of Our Nature: the Decline of Violence in History and Its Causes, Pinker affirme qu’en général, le niveau de violence a diminué dans notre société au cours des dernières décennies. Il soutient que cette tendance a des racines anciennes qui remontent à notre passage de la chasse et de la cueillette itinérante à l’agriculture sédentaire; de plus, selon lui, cette tendance s’est encore accélérée au cours des deux derniers siècles. Avec l’apparition de la philosophie des Lumières et l’importance que cette dernière attache au respect de l’individu, il s’est produit ce que Pinker appelle la Révolution humanitaire. Plus récemment, après la Seconde Guerre mondiale, la violence a beaucoup diminué, d’abord grâce à l’existence d’une politique de «destruction mutuelle assurée» (MAD) adoptée par les deux grands blocs de la Guerre froide qui étaient dotés de l’arme nucléaire, et ensuite par l’hégémonie mondiale américaine. Pinker qualifie cette situation de « La longue paix ». Les guerres sont devenues moins fréquentes et moins violentes, et la plupart des sociétés ont vu émerger ce que l’on pourrait qualifier de baisse de la tolérance pour l’intolérance; que ce soit pour la violence dans les cours d’école, l’intimidation ou la le dénigrement des homosexuels et des minorités.
Mais il ya un problème avec la conclusion implicite de Pinker selon laquelle la violence au niveau mondial va continuer de diminuer. La longue paix que nous avons connue depuis la Seconde Guerre mondiale pourrait bien se révéler plus courte que prévu à cause du décrochage de la croissance économique planétaire et d’une hégémonie américaine vacillante reliée, selon John Michael Greer, aux «… coûts du maintien d’une présence impériale mondiale (qui) montent en flèche et des profits générés par la pompe à richesse impériale (qui) s’effondrent». Les livres et les articles prédisant la fin de l’empire américain sont légion. Tandis que certains se contente de pointer la montée de la Chine comme rival mondial, d’autres décrivent l’échec imminent de la source essentielle du système impérial américain : le système pétrolier mondial et le commerce qui y est relié (y compris son programme de recyclage des pétrodollars) centré sur le Moyen-Orient. Il y a un certain nombre de scénarios décrivant comment la fin de l’empire pourrait survenir, mais peu de récits crédibles expliquant pourquoi cet empire ne s’effondrera pas.
Quand les empires s’écroulent, comme ils le font inévitablement, il en résulte souvent une compétition effrénée entre peuples anciennement soumis et entre rivaux potentiels pour déterminer la nouvelle hiérarchie des rapports de force. L’Empire britannique fut apparemment une exception à cette règle: dans son cas, la plaque tournante de la puissance militaire, politique, et économique a tout simplement migré vers un allié de l’autre côté de l’Atlantique. Un transfert de puissance du même genre semble peu probable dans le cas des États-Unis, parce que le déclin économique à prévoir au cours du 21e siècle se produira à une échelle mondiale. Une meilleure analogie de la situation présente pourrait être la chute de Rome, qui a mené à des siècles d’invasions barbares ainsi que des soulèvements dans les États soumis à l’autorité de Rome.
Comme Rebecca Solnit le démontre dans son livre : A Paradise Built in Hell: The Extraordinary Communities that Arise in Disaster les catastrophes ne mènent pas nécessairement à la violence. Elle documente cinq catastrophes – les séquelles de l’ouragan Katrina, des tremblements de terre à San Francisco et à Mexico, l’explosion d’un énorme navire dans le port de Halifax, au Canada, et le 9 septembre 2011 pour montrer que les émeutes, le pillage, le viol et les assassinats ne sont pas automatiquement le résultat de telles catastrophes. Au lieu de cela, la plupart du temps, les gens se serrent les coudes, partagent ce qu’ils ont, soignent les victimes, et dans de nombreux cas, trouvent même de nouvelles sources de joie dans leur vie quotidienne.
Toutefois, les types de stress sociaux dont nous discutons aujourd’hui sont peut-être d’une nature différente de ceux répertoriés par Solnit lors de ses événements catastrophiques, en ce qu’ils comportent une «urgence dans la durée», pour reprendre l’expression consacrée de James Kunstler. Pour chaque anecdote touchante sur la convergence des sauveteurs et des soignants sur le site d’une catastrophe, il y aussi de sombres récits de compétition pour les ressources qui transforme des gens normaux en monstres.
Dans le contexte actuel, une source de préoccupation constante doit être le grand nombre d’armes nucléaires maintenant dispersées au sein de neuf pays. Bien que ces armes existent principalement comme moyen de dissuasion de l’agression militaire, et alors que la fin de la guerre froide a sans doute réduit la probabilité d’un échange de tir massif impliquant ces armes d’apocalypse, il est demeure possible d’imaginer plusieurs scénarios aux termes lesquels une explosion nucléaire pourrait survenir à la suite d’un accident, d’une agression, d’une frappe préventive ou de représailles.
Nous sommes dans une course, mais ce n’est pas seulement une course aux armements, en effet, cela pourrait devenir une course inversée aux armements. Dans de nombreux pays à travers le monde les moyens de payer pour l’armement et les conflits armés sont en train de disparaître, en attendant, cependant, il y a une augmentation des incitatifs en faveur des conflits internationaux comme moyens pour recanaliser les énergies des jeunes hommes au chômage et pour détourner l’attention de la population en général, qui pourrait autrement être dans un état d’esprit révolutionnaire. Nous pouvons seulement espérer que l’élan historique en faveur de la « Grande Paix » soit assez solide dans les pays industrialisés pour nous protéger jusqu’à ce que ces derniers soient suffisamment en banqueroute pour ne plus pouvoir se permettre d’organiser des guerres étrangères conséquentes.
Scénarios de simplification : les options pour les élites gestionnaires
Mettant de côté la discussion sur les conflits internationaux, quelles seront les options des nations pour faire face à leur déclin économique interne?
Jusqu’à présent, la solution choisie par de nombreux pays a été l’austérité budgétaire. Une économie en récession débouche sur une baisse des recettes fiscales, tandis que le déficit budgétaire conduit à des niveaux croissants d’endettement public. Lorsqu’un pays contrôle sa propre monnaie, les déficits et l’endettement peuvent théoriquement continuer à augmenter pendant un certain temps, comme cela s’est produit au Japon depuis les années 1980. Cependant, quand 17 pays européens ont abandonné leurs propres monnaies en faveur d’une monnaie commune, l’euro, sur lequel ils ont très peu de contrôle, ils ne peuvent plus suivre la stratégie habituelle de réduction de la valeur de la monnaie nationale afin de réduire le poids de leur dette extérieure. D’autres pays, y compris les États-Unis, hésitent à accumuler une dette colossale, de peur que les paiements d’intérêt finissent par submerger leur budget, ou de peur de générer de l’inflation qui réduirait la valeur des richesses détenues par ceux qui sont au sommet de la pyramide économique. Ainsi, en Amérique et dans une grande partie de l’Europe, on présume que la stagnation ou la contraction de l’économie requiert des coupes dans les dépenses publiques.
Il y a deux gros problèmes avec cette tactique. La première est qu’elle a tendance à ralentir l’économie encore davantage et plus rapidement : alors que les sommes injectés par le gouvernement disparaissent, les citoyens ont encore moins à dépenser. Comme l’économie se contracte, les investisseurs ont tendance à devenir sceptiques à propos de la capacité du gouvernement à rembourser sa dette, de sorte qu’ils exigent des taux d’intérêt plus élevés sur les obligations gouvernementales. Parce qu’il doit payer plus d’intérêts sur sa dette, le gouvernement doit réduire encore davantage ses dépenses pour demeurer solvable, ce qui cause une contraction économique encore plus grave, et ainsi de suite. Cela est essentiellement la crise que traversent les pays de la périphérie sud de l’Europe. Aux États-Unis, l’austérité résultera inévitablement des efforts pour résoudre la crise de la soi-disant « falaise fiscale». La nécessité de l’augmentation des dépenses sociales explose lorsque le chômage, l’itinérance et la malnutrition augmentent, alors que la disponibilité des services sociaux baisse à cause de l’austérité. La solution souhaitée pour échapper à cette spirale mortifère est une reprise rapide de la croissance économique. Mais, alors que le monde se heurte aux limites environnementales de la croissance et aux limites budgétaires de la dette, ce n’est tout simplement plus possible.
L’autre inconvénient majeur d’un programme d’austérité tient au fait que cela rend les gens misérables et colériques (Exemple d’un titre à la une d’un quotidien, datée du 14 novembre : Protestations contre l’austérité : les grèves se répandent à travers l’Europe») et l’instabilité sociale peut causer des problèmes pour les gouvernements.
Éventuellement, certains gouvernements seront sans doute plus enclins à adopter une stratégie différente: fournir davantage de services de base pour minimiser l’instabilité sociale. Mais comment payer pour l’expansion des services sociaux dans un climat de surendettement? Les pays qui possèdent leurs propres monnaies peuvent tout simplement utiliser la planche à billets sans avoir à emprunter auprès des banques. Dans un premier temps, cela ne conduit pas nécessairement à l’inflation. Avec la pénurie des sources d’énergie et de ressources naturelles, l’économie poursuivra sa contraction et ceci, peu importe les sommes conjurés de toutes pièces qui seront injectés par les gouvernements. Mais si les fonds coulent à flot cela créera forcément des bulles spéculatives au niveau des marchandises de base, avec une augmentation concomitante des prix. Néanmoins, jusqu’à un certain point, l’augmentation des dépenses gouvernementales, par exemple en créant un revenu universel de base garantie et une répartition plus équitable des revenus, possiblement rendue possible grâce à une fiscalité plus progressive, pourrait réduire la misère, même dans un contexte économique en nette régression. Dans un tel régime, l’État serait appelé à jouer un rôle de plus en plus important dans tous les aspects de l’économie.
Lorsqu’on s’engage jusqu’au bout sur la voie de l’austérité, la désintégration sociale finit par s’installer. L’accès centralisé à des services de base peut retarder les troubles sociaux, mais, comme la disponibilité des sources d’énergie va aller en diminuant, le niveau de vie moyen continuera à baisser, et ceci même si l’État s’impose davantage de responsabilités et que la richesse est mieux répartie. Dans ces circonstances, les citoyens se révolteront probablement un jour contre ce qu’ils percevront comme un État centralisé monolithique, inefficace et corrompu. Peu importe la stratégie adoptée par les gestionnaires du système, l’échelle et l’intégration des systèmes nationaux et mondiaux actuels au niveau politique et commercial vont probablement connaître un déclin.
Ceci suggère une troisième voie pour faire face au déclin économique : le développement de systèmes locaux décentralisés résilients. Il est peu probable qu’une telle stratégie soit soutenue par des politiques issues des États-Nations, et elles seront même découragées par les règlements et les lois qui sous-tendent l’autorité des grandes entreprises et des gouvernements centraux. En effet, une nouvelle source de conflit est susceptible de surgir entre les communautés locales et les centres du pouvoir au niveau national et international quand ces communautés chercheront à retirer aux autorités centrales les flux de ressources dont bénéficient ces dernières. Aujourd’hui, le penser local est mignon, à la mode, et progressif, mais dans quelques années, il pourra représenter une menace pour la sécurité nationale.
Si et lorsque se produira une panne majeure des réseaux de transport,des réseaux électriques et autres infrastructures de base qui lient ensemble les pays, les collectivités locales seront probablement en mesure de maintenir seulement une fraction des flux d’énergie actuelle et de marchandises. Nous ne verrons probablement jamais des voisins se réunissant dans les sous-sols d’église pour la fabrication de tablettes informatiques, mais ils pourraient bien se rassemblent pour tenter de réparer quelque gadgets encore potentiellement fonctionnels. Au cours des prochaines décennies, pour la plupart d’entre nous l’économie locale sera surtout une économie de survie (telle que décrite par John Michael Greer dans The Future Ecotechnic, pages 70 et suiv.).
John Robb de ResilientCommunities.com est en désaccord avec ce point de vue. Il croit lui que les nouvelles technologies comme l’impression en 3-D, alimentée par une production décentralisée d’énergie renouvelable, permettront aux collectivités de fabriquer tout ce dont elles ont besoin pour maintenir un haut niveau de vie et de communication, alors même que la consommation totale d’énergie totale ira en diminuant. Il est peut-être un peu trop tôt pour voir qui de Greer ou de Robb propose le scénario le plus réaliste.
Dans les deux cas, un avenir plus localisé semble inévitable; il est donc évident qu’une façon cohérente d’atteindre ce but est préférable à une voie semée d’imprévus associés à la défaillance en cascade des systèmes centralisés.
La gouvernance d’un monde postcarbonique
Nous dirigeons-nous vers un avenir plus autocratique ou démocratique? Il n’y a pas ici de réponse sure ou simple, les résultats peuvent varier selon la région. Cependant, l’histoire récente offre quelques indices utiles.
Dans un ouvrage récent et important: Carbon Democracy: Political Power in the Age of Oil, Timothy Mitchell affirme que la démocratie moderne doit beaucoup au charbon. Non seulement le charbon servit de carburant aux chemins de fer, ce qui permit l’intégration de grandes régions, mais les grèves des mineurs de charbon ont été en mesure de praliner des nations entières, de sorte que leurs demandes en faveur de la syndicalisation, des pensions de vieillesse, et pour de meilleures conditions de travail ont joué un rôle important dans la création de l’État providence moderne. Ce n’était pas un caprice qui a conduit Margaret Thatcher à écraser les grands syndicats des travailleurs du charbon en Grande-Bretagne, elle avait compris que la disparition de ces derniers était la condition sine qua non pour assurer le triomphe du néolibéralisme.
Le charbon a été remplacé, en tant que source d’énergie primaire, par le pétrole. Mitchell suggère que le pétrole a permis aux pays industriels de réduire les pressions politiques internes. Sa production reposait moins sur une classe ouvrière composée de mineurs, mais plutôt sur des géologues et les ingénieurs formés à l’université. De plus, le pétrole se transige au niveau mondial, de sorte que sa production est davantage influencée par la géopolitique que par des grèves locales. « Les politiciens ont vu le contrôle du pétrole à l’étranger comme un moyen d’affaiblir les forces démocratiques nationales », selon Mitchell, et ce n’est donc pas un hasard si à la fin du 20e siècle l’État-providence avait battu en retraite et que les guerres du pétrole au Moyen-Orient étaient presque devenues routinières. Le problème de la «démocratie à l’excès», qui découlait inévitablement de la dépendance au charbon, a été résolu avec succès et de manière pas tellement surprenante par des experts formés à l’université – économistes, professionnels des relations publiques, spécialistes de la guerre, conseillers politiques, spécialistes de la marque et sondeurs. Nous avons organisé notre vie politique autour d’un nouvel organisme : « l’économie », qui devait connaître une croissance sans fin, ou enfin en termes plus concrets, tant que l’approvisionnement en pétrole ne cesserait d’augmenter.
La suppression des tentations démocratiques dans le cadre d’un régime énergétique dominé par le pétrole est également explorée par Andrew Nikiforuk dans un ouvrage brillant intitulé : The Energy of Slaves: Oil and the New Servitude. L’énergie contenue dans le pétrole remplace efficacement la main-d’oeuvre humaine, chaque Nord américain bénéficie ainsi des services d’environ 150 « esclaves énergétiques ». Mais, selon Nikiforuk, cela signifie que consumer du pétrole nous transforme maîtres d’esclaves; et les maîtres d’esclaves ont tous tendance à adopter les mêmes attitudes et les mêmes comportements, dont le mépris de l’autre, l’arrogance et l’impunité. En tant que toxicomanes de cette puissance que nous procure le pétrole, nous devenons à la fois moins sociables et plus faciles à manipuler.
Au seuil du 21e siècle, la démocratie du charbon est presque disparue, tout comme le régime mondial basé sur le pétrole qui est né à la fin du 20e siècle. La production intérieure de pétrole aux États-Unis basée sur la fracturation hydraulique réduit la dominance relative des pétromonarchies du Moyen-Orient, mais à l’avantage de Wall Street qui fournit les montages financiers pour des forages nationaux spéculatifs et peu rentables. Les guerres du pétrole menées par les États-Unis au Moyen-Orient n’ont pas réussi à établir et à maintenir l’ordre qui était recherché au Moyen-Orient et en Asie centrale. Les prix élevés du pétrole ne font que canaliser une cascade de dollars vers les producteurs d’énergie, mais étouffent l’économie dans son ensemble ce qui, au bout du compte, réduit la demande pour le pétrole. Les systèmes de gouvernance semblent être incapables de résoudre ou même de s’attaquer sérieusement aux menaces imminentes dans les domaines financiers et environnementaux, et des ressources, et la «démocratie» persiste principalement sous forme d’une solution en suspension très diluée dont les principales composantes sont l’argent, les modes fugaces, et une manipulation l’opinion publique par des experts.
En d’autres mots, le système de gouvernance du 20e siècle est lui-même soumis à la fracturation. Alors qu’est-ce qui vient après?
Le boom gazier et pétrolier lié à la fracturation hydraulique échouera inévitablement à cause de contraintes financières et géologiques et un nouveau régime énergétique émergera inévitablement. Il sera presque certainement caractérisé principalement par la pénurie, mais il sera éventuellement dominé par des sources d’énergies renouvelables qui prendront la forme soit de panneaux solaires ou de bois de chauffage. Ceci ouvre effectivement la porte à tout un éventail de possibilités en matière de systèmes de gouvernance. Avec le déclin de la mobilité, des systèmes de gouvernement plus petits et plus locaux deviendront plus durables que les empires et les États-nations recouvrant des continents. Mais est-ce ces gouvernements régionaux et locaux survivants finiront par ressembler à des collectifs anarchistes ou des camps retranchés de seigneurs de la guerre? Les récentes innovations démocratiques lancées ou mises en œuvre au cours du printemps arabe et par le mouvement Occupy représentent plus qu’une lueur d’espoir en faveur du premier cas de figure.
L’anthropologue David Graeber soutient que l’échec de la centralisation des institutions gouvernementales peut ouvrir la voie à des organisations démocratiques. Comme preuve, il cite sa propre expérience lors de ses recherches doctorales dans des villages de Madagascar où l’État avait cessé la collecte des impôts et la protection policière. La collecte des impôts et le l’imposition du respect des lois font parti des fonctions gouvernementales les plus élémentaires. Ces communautés par conséquent ont été effectivement laissées à elles même pour se gouverner et subvenir à leurs besoins. Selon Graeber, elles réussissaient à se débrouiller incroyablement bien. «Les gens avaient trouvé des solutions ingénieuses sur la manière de composer avec le fait qu’il y avait encore techniquement un gouvernement, il était tout simplement vraiment très loin. Une partie de l’idée était de ne jamais mettre les autorités dans une situation où elles perdraient la face, ou qu’elles aient à prouver qu’elles étaient en charge. On était incroyablement gentil avec [des fonctionnaires] si ces derniers n’essayaient pas d’exercer le pouvoir, et on rendait les choses aussi difficiles que possible s’ils l’exerçaient. La solution de moindre résistance [pour les représentants de l’autorité] était de jouer la comédie. »
Le professeur de journalisme Greg Downey, en commentant les idées Graeber, fait remarquer: «J’ai vu quelque chose de très similaire dans les camps de la Movimento Sem Terra (MST ou« Mouvement des Sans Terre ») au Brésil. Des bidonvilles en bordure de route attiraient des métayers, d’anciens paysans pauvres dont les petites parcelles avaient été noyées par les projets hydroélectriques et d’autres réfugiés des restructurations du secteur agricole qui favorisaient les grandes exploitations. « Ces agriculteurs ont été victimes, mais ils étaient loin d’être impuissants. « Des militants et les chefs religieux ont aidé ces communautés à mettre en place leurs propres gouvernements, à prendre des décisions collectives, et éventuellement à occuper des ranchs tentaculaires. . . . Le MST s’est servi des occupations comme rapport de force pour exiger que le gouvernement brésilien respecte la Constitution du pays qui prévoyait des réformes agraires, en particulier au niveau des grandes exploitations qui étaient les fruits de la fraude. . . . Des groupes communautaires, voire des coopératives formées par des personnes peu instruites, ont développé une capacité de plus en plus grande à gérer leurs propres vies en l’absence de l’État. Ils ont élu leurs propres représentants, tenu des réunions communautaires marathon dans laquelle tous les membres ont voté (même les enfants) et, quand ils finalement obtenu des terres, sont souvent devenus des collectivités florissantes, très unies. «